La nouvelle formation générale : pour aller à l'essentiel. -- Pédagogie Collégiale, 7, no 4, mai 1994, p. 5. -- SDM 9461450.

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SDM 9461450

La nouvelle formation générale: pour aller à l'essentiel

Il y a, à la base de la réforme du collégial, la recherche d'un enseignement de meilleure qualité: faire en sorte que les élèves acquièrent une formation enrichie, plus cohérente et plus pertinente. C'est là un objectif auquel il est bien difficile de ne pas souscrire.

Mais il y a aussi, dans la réforme, un cadre de référence, l'approche par compétences, utilisé jusqu'ici dans la révision des programmes techniques et que le ministère a décidé d'appliquer à l'ensemble de la formation offerte au collégial. Outre que ce cadre paraisse passablement complexe et qu'il fasse appel à une terminologie souvent floue et incohérente, plus d'un y accole une vision réductrice et utilitariste et se demande s'il convient bien à la formation générale.

Il ne paraît pas exagéré de dire qu'à l'heure actuelle la perception qu'ont bien des personnes de l'approche par compétences constitue, pour eux, un irritant de taille dans la mise en oeuvre de la réforme pour ce qui concerne la formation générale.

Mais si, plutôt que de s'attarder à la lettre, on considérait l'esprit? Si, au lieu d'essayer d'appliquer la technique de l'approche par compétences dans toute sa subtilité, on cherchait à s'inspirer des fondements de cette approche? Peut-être trouverait-on de quoi améliorer la qualité de l'enseignement au collégial.

Dans une approche par compétences, on vise, entre autres choses, à éviter le morcellement des apprentissages et à rendre ceux-ci significatifs pour celui qui apprend. Les objectifs à atteindre sont définis en termes de grandes capacités de niveau supérieur. L'élève doit être capable d'intégrer des connaissances, des habiletés et des attitudes, et cette intégration va lui permettre de faire des choses qui vont bien au-delà du contexte restreint de l'école. Osons le dire au risque d'en choquer quelques-uns, on veut amener l'élève à être capable de faire des choses utiles. Mais attention: savoir lire un roman et pouvoir l'apprécier sont des choses utiles, comme l'est aussi la capacité de suivre l'information internationale, de critiquer l'action de nos gouvernements, de se comporter en consommateur averti ou encore de s'engager dans la défense des droits de la personne. Peut-être les tenants purs et durs de l'approche par compétences ne verraient-ils pas là de véritables compétences. Mais ce sont des capacités de niveau supérieur, qui font appel à l'intégration de connaissances, d'habiletés et d'attitudes... et qu'il convient sûrement de retenir comme objectifs de formation au collégial.

Et les objectifs, une fois précisés, deviennent le moteur, en quelque sorte, de l'enseignement. C'est en effet à partir des capacités à développer qu'il faudra choisir et structurer le contenu; s'assurer aussi que les élèves disposent vraiment du matériel, des activités et du temps nécessaires aux apprentissages qu'on leur demande de faire. Ce qui compte, pourrait-on dire, ce n'est pas tant d'enseigner, de donner des cours, que de faire apprendre ce qui doit être appris. Le professeur ne peut plus se limiter à parler et espérer, de là, que ses élèves apprennent: il ne peut plus se contenter, pour prendre un exemple simple, d'expliquer en classe la technique du résumé de texte, proposer ensuite un ou deux exercices et s'attendre à ce qu'au bout d'une semaine ou deux, ses élèves soient devenus habiles à résumer des textes. Il faut, à partir des objectifs visés, choisir avec soin les activités d'apprentissage, faire travailler les élèves, les corriger au fur et à mesure qu'ils progressent. Il faut, en somme, se centrer sur l'apprentissage et ce que doivent faire les élèves sans, bien sûr, négliger ce que fait et dit le professeur.

Notons ici que certains semblent croire qu'en suivant cette voie, le contenu devient un élément de seconde zone. Il n'en est pourtant rien. L'enseignement doit se structurer à partir des objectifs et non pas du contenu, fort bien, mais le contenu lui-même est loin d'être indifférent. Serait-on vraiment en mesure de dispenser une formation riche à partir d'un contenu pauvre? De développer des capacités de haut niveau avec un contenu de bas niveau? Est-il bien utile de le dire, il est peu probable qu'on développe la capacité d'apprécier la littérature en faisant lire des romans Harlequin, pas plus qu'on ira bien loin dans le développement des habiletés d'analyse, de synthèse et de critique à partir des lettres des lecteurs dans les journaux. La présence d'un contenu riche, pertinent et bien structuré reste essentielle à la qualité de la formation; c'est une condition nécessaire... mais toutefois pas suffisante.

Ce qui sous-tend l'approche par compétences et que nous n'avons fait ici qu'esquisser à grands traits, c'est une conception de l'enseignement et de l'apprentissage passablement différente de celle qui prévaut actuellement au collégial. Rien de bien nouveau, diront pourtant certains. Il est vrai que des professeurs ont déjà adopté cette perspective et qu'ils ont modifié leur pratique en conséquence. Mais ce que la réforme apporte de nouveau, c'est que, dorénavant, tous devront enseigner dans cette perspective à laquelle, incidemment, l'AQPC et Pédagogie collégiale ont accordé beaucoup de place durant les dernières années. Il s'agit pour nous d'une orientation prometteuse.

Il faut toutefois être réaliste. On demande beaucoup aux professeurs: or on ne change pas de conception de l'enseignement et de l'apprentissage comme on change de chemise. Il faut donc espérer qu'une fois passée la fièvre de la mise en oeuvre de la nouvelle formation générale, on donnera aux professeurs le temps et les moyens pour qu'ils puissent, sans se laisser distraire par des détails techniques et des subtilités terminologiques, comprendre, expérimenter et adapter la nouvelle perspective dans laquelle on leur demande dorénavant de se situer. Et pour ce qui concerne les moyens, il serait sans doute pertinent que les collèges s'engagent dans un chantier de recherche-action qui viserait à développer l'expertise et à mettre au point les outils dont les professeurs auront besoin.

Le comité de rédaction